Je dormais dans un cimetière 06: Peur,Hallucination

Parfois, notre reflet dans la glace nous renvoie l’image d’une autre personne.
Nous refusons de reconnaître cette image physique que nous n’aimons pas . Plus qu’une image, c’est notre âme que nous regardons.
Il nous arrive de chercher à refouler ce qui au fond de nous constitue notre moi essentiel.
Rappelez-vous, emprunter un mauvais chemin n’est pas un souci. Le drame est de persister dans cette voie alors que nous savons pertinemment qu’elle ne nous mènera nulle part.
Rappelez-vous ces fois où vous aviez refusé de lâcher prise. On vous a sûrement demandé plusieurs fois de ne jamais abandonner n’est-ce pas ?
On vous a dit de persister encore et encore jusqu’à atteindre votre objectif n’est-ce pas ?
On vous a rabattu les oreilles avec l’importance de tomber et de se relever n’est-ce pas ?
Vous a-t-on aussi enseigné quand vous devriez lâcher prise parce que le chemin n’a pas d’issue?
Vous a-t-on révélé ce moment où vous devriez laissez tomber au risque de vous perdre vous-même ?
Non!
Je savais que j’allais continuer.
J’allais me relever et continuer.
Tout ceci n’était que des obstacles mis sur ma voie dans le but de me faire
renoncer à mon bonheur.
Contre ma volonté, je m’étais plongée dans une aventure inexpliquée. Ma mère était décédée.
Je portais un monstre en mon sein.

Cerise sur le gâteau, je venais de perdre la parole.
Ce qui aurait dû être le début de ma vie était devenu un labyrinthe sans nœud.
J’assistais, impuissante à ma dégringolade.
Mais je n’allais pas lâcher prise. Vous disiez dans vos sermons : N’abandonne jamais !
Le jour me trouva éveillée. Je ne pouvais plus parler. L’infirmière qui vint prendre mes paramètres ce matin-là fût surprise. Elle alerta le médecin qui
accourut aussitôt.
On me fit passer toute une batterie d’examens sans succès.
Jacqui était là. Elle ne cessait de me rassurer que tout ira bien.
Je revoyais encore ce monstre entrain de me parler.
Je revoyais aussi ma mère. Je fermais les yeux, l’imaginant entrain de se
faire du souci pour moi. Mais elle était morte. J’essayais de me convaincre que tout ceci pouvait encore s’arranger.
C’était injuste. Je n’avais même pas eu le temps de jouir de tout cet argent. Pourquoi me retrouvais-je confrontée à une situation pareille ?
J’aurais pu crier à l’injustice durant des années sans que rien n’y change. Pour le moment, je voulais retrouver ma voix
— Les médecins disent que tu as probablement eu un choc, ce viol, le déni de ta grossesse. Tout ceci aurait contribué à ton état actuel. Ça aurait aurait
tout déclenché, du coup,tu as perdu la parole.. disait Jacqui.
Je l’écoutais d’une oreille discrète. Ah,ces médecins qui croyaient pouvoir
tout comprendre, tout expliquer grâce à la science. Il ne leur venait pas à l’idée une seconde que certaines choses n’ont pas besoin d’explications !.
— Je sais que tu as peur Mado, mais ça va aller !
Elle essayait de me convaincre d’une chose à laquelle elle-même n’y croyait pas.

Mon père était apparu et avait crié à la sorcellerie… Il m’avait regardée. — Je sais quel est le problème !
Jacqui, les yeux brillants avait demandé.
— Quoi papa ?
Mon père balaya la chambre luxueuse de l’hôpital du regard.
— Ce sont les crânes. Ils demandent à manger !
Au mot crâne, je me mis à trembler. Pourquoi avait-il fallu qu’il prononce
ce nom maintenant ?
Mais déjà Jacqui enchaînait.
— Tu crois qu’on devrait aller verser de l’huile sur les crânes, papa ?
Je les regardais parler et je ne pouvais m’empêcher de m’interroger. Ils
disaient croire en Dieu et pourtant ils cultivaient le culte des ancêtres. Je ne comprenais pas. Je ne voulais même pas comprendre.
Ce que mon père disait n’avait aucun sens. Dans ma situation, j’étais mal placée pour le déclarer ainsi. Ne portais-je pas le fruit d’un crâne en moi?
Qui étais-je pour me moquer d’eux ?
Puisque je ne pouvais plus parler, Jacqui m’offrit un bloc note
— Tu pourras écrire ici pour te faire entendre.
Je ne voulais pas écrire. Je voulais parler.
Bien entendu, ma sortie fût retardée à cause de mon nouvel état de santé.. Roger vint aux nouvelles.
Il baissa la tête pour me chuchoter
— Je t’avais dit de ne rien tenter mais tu n’écoutes pas !.. J’utilisai le bloc note pour lui répondre.
— Roger, je veux retourner à ma vie
Il lut le message
— Tu veux retourner à ta vie de misère, c’est ça ? J’hésitai une seconde avant de continuer.
— Rendez-moi ma vie !

— Trop facile Mado et qui remettra tout ce que tu as déjà consommé ? — Je ne savais pas.
— Tu le sais maintenant.
— Roger, comment faire pour retrouver la parole?
IL éclata de rire.
— Le jour où tu cesseras de te battre contre les moulins à vent, tout ira bien.
Tout ira bien ?
J’étais épuisée, physiquement, moralement.
Je n’arrivais plus à écrire. Je voulais qu’il s’en aille. Je voulais qu’il sorte de ma vie.
Je voulais avoir une vie normale.
Je voulais vivre comme les jeunes filles de mon âge.
Mais, Je ne voulais plus être pauvre.
Je naviguais entre les moments de lucidité, de prise de conscience et ces
moments où je refusais d’abandonner la richesse.
Comment allais-je pouvoir jouir de tout cet argent si je me retrouvais dans
l’incapacité physique de le faire.
Je sortis enfin de l’hôpital sans qu’aucune solution ne fût trouvée. Désormais, je m’exprimais à l’aide de ce bloc note.
Jacqui hurla à la vue de mon appartement
— Ce n’est pas possible, je n’en ai vu que dans les films. Mado, cet
appartement est celui de Roger ? Pourquoi le met- il à ta disposition ? Je ne comprends pas son rôle ambigu dans ta vie. Ce n’est pas lui qui t’a violée tout de même ?
J’eus envie d’éclater de rire bien que la situation ne s’y prêtait pas.
— Papa est allé au village pour les cérémonies. Il reste convaincu que ton problème est mystique.
Bonne chance à lui alors me dis-je.

J’étais fatiguée. Je voulais m’allonger
Je pris mon bloc note.
— Jacqui, tu peux me laisser. Je vais me débrouiller. Je te fais signe si j’ai
besoin d’aide. Elle lut
— Et comment me feras-tu signe ? Tu ne parles pas !
Comme si je l’avais oublié.
— Roger a laissé un gardien. Je lui dirais quoi te dire au téléphone
— Non Mado, je ne peux pas t’abandonner. Tu es encore si jeune et déjà tu souffres tellement. Ce n’est pas le moment de le dire mais nous devons punir ce violeur !
C’est ça, me dis-je. Il faudrait aller enfermer ce crâne au cimetière.
— Merci pour ta sollicitude Jacqui mais ça ira
— Tu n’as pas à me remercier. Je suis ta sœur. La famille est importante.
Rose aurait aimé être là mais elle doit se reposer à cause de sa grossesse. Bertine et Flore aussi, mais elles doivent travailler pour faire tourner la maison.
Elle parlait là de mes autres sœurs. Elles venaient me rendre visite régulièrement mais c’était tout. Seule Jacqui persistait à rester à mes côtés.
Elle était une bonne sœur.
Je n’aurais pas fait la même chose si la situation avait été inversée.
J’en étais sûre au fond de moi. J’étais la méchante.
— Mado, nous irons chez les guérisseurs et partout pour que tu retrouves la parole. Pour le moment, pense à ton bébé. Je sais qu’il vient dans de circonstances dramatiques, mais il y’a toujours une solution à tout !

Si elle savait la situation dans laquelle j’étais plongée, elle n’aurait pas pu dire ça.
Je pus la convaincre de me laisser seule.
Elle insista pour faire mon repas tout en louant le luxe des lieux.
Elle ne cessait de s’exclamer.
Je ne pouvais pas lui répondre.
Lorsqu’elle termina, elle me fit savoir qu’elle sera là tous les jours,
sûrement pour m’empêcher de commettre une bêtise.
Elle ne savait pas qu’il se faisait déjà tard pour moi.
Elle devait pourtant travailler pour vivre. Elle avait tout abandonné à cause de moi.
Je ne savais même pas comment la rémunérer pour tout ceci.
Elle m’aurait posé trop de questions. Elle était finalement comme notre mère.
Ma mère ! Je pensais à notre conversation et à ce qu’elle m’avait demandé de faire. Cette bible dans sa chambre
Je pris mon bloc note pour écrire
— Apporte-moi la bi…
Mes doigts se mirent à trembler. Je ne pouvais pas aller au bout de ma phrase…
— Tu veux me dire quelque chose Mado ?
Elle avait constaté que je m’étais arrêtée.
Je levai le regard vers elle.
J’avais tant à lui dire mais c’était impossible. Ils ne me laissaient pas écrire
des choses qui auront pu les compromettre… C’était ces gens dans l’ombre qui avait pris ma vie.

Finalement, je restai seule. Je m’allongeai sur mon grand lit size XXL et moelleux.
Je fermai les yeux.
Je me retrouvai rapidement sous le lit. — Qu’est-ce que ?…
C’était le monstre qui me fixait.
— Bonsoir mère.
— Oh non… Dis-je
J’avais parlé. Je m’étais exprimé par ma bouche
— J’espère que tu vas bien mère. Je n’aimerais pas que tu te fatigues. Il faut que je naisse en bonne santé.
Je secouai la tête. Tout ceci était dans ma tête !
.— Lorsque tu comprendras que c’est pour ton bien que je dois voir le jour, tu pourras parler de nouveau mais pas avant. Bonne nuit mère. Ah, j’oubliais, tu ne peux pas dormir dans un lit. Tu dormiras sous le lit. Le matelas me donne la nausée.
Et il disparut.
Je restai là,au fond de mon lit. Je n’avais pas bougé. Désormais, c’est où j’allais passer mes nuits.
J’étais quitté du cimetière pour le fond de mon lit. J’avais peut-être marqué un grand pas ?
Je me mis à rire sans arrêt.

Ce matin-là, j’eus l’impression d’être passée sous un train. J’avais si mal partout. J’arrivais à peine à me mouvoir.
Allais-je vraiment passer ma vie dans ces situations non particulières ?
Ça faisait des jours comme ça que je me parlais à moi-même sans prononcer un mot.
Ma résolution de chercher un médecin pour l’avortement commençait à faiblir tout doucement.
Ce monstre m’avait averti. Je devais marcher au pas.
S’il restait une seule petite possibilité que je puisse me sortir du merdier dans lequel je m’étais fourrée, je devais l’exploiter.
J’avais vraiment envie de changer.
Je voulais retrouver mon ancienne vie. Le problème était que cette ancienne vie incluait la pauvreté. Je n’en voulais plus.
Comment rebrousser chemin lorsque ce qui nous attend est ce que nous avons tenté de fuir ?
J’étais jeune, belle, riche mais vide.
Je passais désormais mes journées enfermée chez moi dans l’attente d’un monstre.
Roger m’avait dit que les scènes au cimetière étaient suspendues. Mon état actuel nécessitait plus de surveiller.
Je devais être gardée.
Je portais en moi l’espoir de leur ministère. Cet être était le miracle qu’ils
attendaient depuis des années.
Ils avaient essayé avec plusieurs filles mais n’avaient jamais réussi. Je
n’avais pris qu’un tout petit mois pour tout rendre possible. Il avait fallu que ce soit moi.
Et plus, ce couteau avec lequel ma mère avait été enterrée, je ne savais pas comment faire pour l’avoir.

Ils semblaient y tenir.
J’avais décidée de chercher des moyens à moi seule pour sortir de leur griffe en conservant ma fortune.
Mais comment se bat-on contre des personnes invisibles ? Comment lutte-t-on contre une bande d’assoiffés de sang. Ma naïveté et ma gourmandise avaient eu raison de moi. Ma boutique avait été mise en attente.
Il y’avait tellement de choses sur lesquelles je devais me pencher
désormais.
Je ne pouvais pas terminer mon existence dans cette condition de vie.
Se coucher toutes les nuits sous son lit alors qu’on disposait de belles
chambres pouvait faire rire. Mais ça ne m’amusait plus.
Mon compte en banque était plein à craquer. Une grosse somme y était
déposée tous les jours, mais je ne pouvais pas l’utiliser. Qu’aurais-je fais de tout ça ?
Comment l’aurais-je expliqué ?
Mon père était revenu du village.
Lui aussi avait été surpris par le luxe qui m’ entourait.
Le premier moment de surprise passé, j’avais pu lui tisser une histoire
montée de toutes pièces. Je ne sais pas s’il y avait cru. Mais il m’avait dit
— Il semble que les ancêtres soient en colère. On n’a pas fait ce qu’il fallait.
J’avais pris mon bloc note pour lui écrire.
— Que veux-tu dire papa?
— Ils montrent que quelqu’un dans cette famille a pris un mauvais
chemin. Ça doit être l’oncle Willy, il est devenu riche subitement. Je dois creuser de ce côté. C’est lui qui est entrain de te” vendre” pour s’enrichir.

J’ouvris les yeux. J’écrivais fébrilement et rapidement.
— L’oncle Willy ?
— Il vient d’acheter une voiture. Il a même terminé la construction de sa
nouvelle maison… D’où vient tout cet argent ? Il faut qu’il te lâche.
Là, je ne sus plus quoi écrire. Le pauvre oncle Willy n’y était pour rien.
La nouvelle s’était déjà répandue comme une traînée de poudre.
Jacqui vint m’informer que l’oncle Willy avait été sommé de quitter sa
secte.
— Je ne crois pas que ce soit oncle Willy. Je pense que tout le monde se
trompe. J’ai vu oncle Willy passer des jours sous le soleil et la pluie pour se battre, pourquoi personne ne veut l’admettre.
Il fallait un bouc émissaire. Le pauvre oncle Willy tombait à point nommé.
Je n’avais rien contre lui.
Mais je ne pouvais rien faire pour lui.
Ils allaient vite comprendre qu’ils s’étaient trompés de cible.
J’avais moi aussi un combat à mener.
J’étais recroquevillée sur moi-même lorsque je pus enfin m’endormir.
Je vis ma mère.
— Mado, réveille-toi. Pourquoi refuses-tu de faire ce que je demande ? Je
suis trop faible pour lutter contre eux. Il me faut gagner un peu de force. Essaie
de te maintenir en vie… Commence à prier s’il te plaît comme je vous l’ai appris. — Maman ?
— Mado, tu peux encore t’échapper si tu le veux.
— C’est impossible maman. Je ne peux pas. Je ne veux plus être pauvre.
— Mado…je…
Elle s’était interrompue. Je l’entendis soudain hurler. Elle avait disparue. Je sursautai et me régressai en me cognant la tête sur le bois du lit.

Quelque chose était arrivée à ma mère !
Roger apparut un après-midi.
Il me lança une robe blanche
— Habille-toi cette nuit à minuit. Nous allons sortir. J’ouvris les yeux.
— Ne me regarde pas comme ça ! Nous avons une chose très importante à faire cette nuit. Une étape décisive dans ta vie et la nôtre. Tout ira bien désormais. Je suis là.
Non, rien n’ira plus jamais bien.
À minuit, j’avais revêtu la robe.
Il vint me chercher et me conduisit au cimetière.
Pourquoi venons-nous encore ici.
J’eus une grande surprise.
J’avais devant moi des visages inconnus. Étaient-ils vivants ou morts? Que faisaient-ils là et surtout, pourquoi étais-je ici ?
Un homme s’avança vers nous.
Il portait une longue blouse rouge qui le recouvrait jusqu’aux pieds.
Un petit chapeau rouge complétait sa tenue.
C’était bizarre d’avoir tant d’activités dans un cimetière à cette heure de la
nuit.
L’homme tenait en main un gros livre aussi rouge.
Il fit un signe à deux autres hommes qui se mirent à allumer des bougies
rouges.
Je regardais, perdue.
Ils avaient formé un cercle avec les bougies. Soudain, ils me poussèrent à l’intérieur.
Avant que je ne pus protester, l’homme en rouge était devant moi. Il me fixa dans les yeux. Cet homme faisait peur. Il claqua le doigt.

Quelqu’un apparut avec quelque chose recouverte sous un tissu rouge. Il s’approcha et l’homme souleva le tissu : C’était le crâne.
Je cherchai du regard Roger.
Je voulais comprendre.
Roger me cria
— C’est ton mariage. Tu es l’épouse. Il est hors de question que le prince
naisse illégitime. Il doit être reconnu officiellement. J’ai déjà organisé votre lune de miel.
Je ne savais pas si j’avais bien entendu. Ils étaient entrain de me marier à un crâne ?
J’épousais un crâne ?
Je croyais avoir tout enduré. Je venais de toucher le fond !
Ma seule question était : Comment s’appelait monsieur mon futur époux ?

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