Je dormais dans un cimetière 11: Travail,Attaque de couteau

Ce n’était pas possible.
Je ne pouvais pas déjà accoucher.
J’étais encore loin du terme. Je ne savais pas pourquoi je parlais d’accouchement. Ce monstre ne devait jamais voir le jour.
Pourquoi étais-je entrain de hurler silencieusement ?
Mon père et Roger se précipitèrent pour m’emmener à l’hôpital.
J’avais envie d’envoyer balader Roger.
Mais ce n’était pas possible.
Les infirmières étaient là et essayaient de me rassurer.
Je me devais de leur dire que je portais un monstre en mon sein. Il ne devait pas voir le jour !
Roger était reparti en me sifflant à l’oreille.
— Je t’avais dit de rester tranquille. J’ai trouvé ton appartement en feu. Dis-nous où tu as mis le crâne. Ne résiste pas.
Je poussai un hurlement. C’était très grosse comme accusation. Le personnel médical était venu le faire sortir.
J’avais besoin de calme et d’être rassurée, disaient- ils.
La douleur me torturait les entrailles.
Ce n’était pas une douleur liée à l’enfantement. C’était une douleur morale, psychologique.
Maintenant que j’avais décidé de tout abandonner, pourquoi me réclamait- on le crâne ?
Qu’aurais-je fait d’un crâne?
Roger m’avait laissée croire que je l’avais caché. Mais comment et pourquoi ?
Maintenant, je me sentais très mal. Le gynécologue me regarda

— Vous êtes encore très loin du terme. Nous allons essayer de stopper cette menace d’accouchement prématuré. Vous êtes à vingt-quatre semaines, très loin du terme général qui est de quarante semaines. Vous aviez eu une rupture précoce des membranes. Sûrement une fissure. L’échographie nous permettra d’avoir une idée plus claire sur la situation. En attendant, nous allons vous garder en observation. Vous resterez couchée et n’aurez droit à aucun mouvement.
Il me cita une liste des choses à faire et à ne pas faire.
J’avais retenu une chose importante. On pouvait encore retarder la venue du
monstre.
Je savais que ce n’était qu’une solution provisoire. Il allait réapparaître.
Mais avant, il me fallait être assez armée pour le combattre. Ce n’était qu’une question de jours et peut-être d’heures.
Je devais vite faire.
J’étais en guerre.
Je m’étais assoupie. Lorsque je revins à moi, je me mis à prier.
La prière était devenue un réflexe pour moi. Je ne savais pas ce que je
disais exactement mais je me laissais guider par ce qui me venait du cœur. Je n’avais pas besoin de lire un manuel pour le faire.
Puisque mes mouvements étaient réduits, c’était la seule façon pour moi d’entrevoir une lueur d’espoir dans la nuit noire.
Je m’étais jetée toute seule dans cette situation inextricable. J’allais par ma seule force m’en sortir en m’appuyant sur ce sauveur invisible.
L’échographie parla d’une oligoamnios. Un terme médical compliqué pour désigner la diminution de la quantité du liquide amniotique.
Mais personne ne put voir le fœtus.
Le médecin avait tourné son appareil plusieurs fois en secouant la tête. — Un souci Docteur ?
Avais-je demandé en imaginant la forme du monstre.
— Non mais c’est curieux…

Il laissa sa phrase en suspense. J’eus envie de le secouer comme un prunier.
— Quoi docteur ?
— Je ne vois pas de fœtus. Comment est-ce possible ? Tout est là, le liquide amniotique qui a diminué probablement à cause de la perte récente mais où est le fœtus ?
J’allais lui poser la même question.
Il semblait se demander si je ne possédais pas la clé du mystère.
Il fût le seul à trouver une explication scientifique et plausible.
— Peut-être…
Ces hommes de sciences. Ils croyaient toujours que tout avait une
explication. sur le coup, je fus d’accord avec lui : Le fœtus était caché derrière le placenta.
J’eus envie d’éclater de rire. Ce n’était pas important.
J’avais la conviction intime que si ce monstre voyait le jour, tout allait se détruire à jamais.
Je croyais que renoncer à tout était suffisant. Erreur fatale, mes déboires ne faisaient que commencer.
J’avais pu demander par écrit à Jacqui de m’apporter mon sac. J’avais insisté tellement qu’elle s’était demandé ce que je ferais d’un sac, couchée dans un lit d’hôpital.
Cette fois ci, j’avais exigé d’être hospitalisée dans un lit normal. Je refusais
que Roger s’occupe encore de la facture.
Cette décision soudaine et incomprise avait fait réagir ma sœur.
— De toutes les façons, je ne comprenais pas pourquoi c’est lui qui réglait
tout. Tu n’as jamais dit ce qu’il représentait dans ta vie. J’avais souri
— Le diable !
Avais-je écrit… Jacqui avait éclaté de rire.

— Tu es drôle. Que fait ce Roger ? Et qui est-il ?
Elle croyait que je blaguais en traitant Roger de diable. . Ce qu’il faisait ? Il piégeait des jeunes filles avides d’argent et faisait d’elles des monstres. Qui il était ? Un suppôt de Satan probablement.
Mais je n’allais pas tout dire ceci à Jacqui. Elle n’allait jamais me croire.
Je fus transférée après mon insistance dans une chambre minable contenant plusieurs lits.
— Monsieur Roger ne sera pas content… me dit une infirmière.
Je voulus lui demander si monsieur Roger était son patient. Maintenant, comment allais-je me débrouiller pour régler les factures ?
Jacqui se proposa de tout prendre en charge.
Je m’en voulais d’être la cause de tant de malheurs.
Dire que je l’avais toujours trouvée fade et inutile. C’est elle qui me sauvait la mise aujourd’hui.
J’avais remis toutes mes cartes bancaires dans une enveloppe à Roger par le biais de mon chauffeur que j’avais renvoyé auparavant.
Maintenant, j’appris que mon appartement avait été le seul à se calciner. C’était un phénomène étrange. Personne n’y comprenait rien. Tout avait brûlé. Le feu s’était arrêté à la limite des autres appartements.
Cet incendie fit l’objet de relais des presses à scandales et des magazines de faits divers.
Je n’avais pas le pouvoir de tout comprendre, ni l’envie d’ailleurs.
Durant deux jours, je dus supporter comme un supplice l’odeur pestilentielle et les sueurs qui se dégageaient de la pièce.
J’étais tombée bien bas.
J’étais retournée d’où j’étais venue. Mais curieusement je me mis à sourire.

Cette première bataille était peut-être un coup d’épée dans l’eau, mais elle était mienne.
Roger ne faisant plus signe de vie, je me rongeais le frein. Je savais que le retour allait être spectaculaire.
Je lisais beaucoup et je priais avec ma sœur.
L’écoulement du liquide n’avait pas complétement cessé. Le gynécologue était optimiste. S’il avait su que ,ce que j’avais en moi était loin d’être un enfant réel, il aurait pris ses jambes à son cou.
Je ne voulus pas lui faire perdre ses illusions.
Il revint la troisième nuit. J’étais endormie et subitement j’ouvris les yeux. Je savais qu’il était là, j’avais senti sa présence.
— Bonsoir mère.
Mes co-chambrières étaient profondément endormies…
— Mère, nous allons faire simple et rapide. Ce n’est pas parce que vous
avez décidé que les choses doivent changer qu’elles le seront. Bon, je ne suis pas très patient. Je viendrais au monde dans deux jours exactement, ça sera la pleine lune. Je te conseillerais de te calmer et de ne pas te battre contre les moulins à vent. Nous allons faire ceci, tu te lèves, tu vas voir Roger et tu t’excuses. Tout redeviendra comme avant. Tu auras l’argent et le pouvoir qui va avec. Tu n’auras plus rien à envier à quelqu’un.
— Et le bonheur ? Réussis je à articuler. Oui, serais-je heureuse ?
— Le bonheur ? C’est quoi le bonheur lorsqu’on possède le monde.
— Et c’est quoi posséder le monde lorsqu’on ne peut pas en jouir ?
Il secoua la tête.
— Tes analyses me fatiguent la tête. Ce sont les personnes pauvres qui
s’accrochent au bonheur. Nous parlons de domination et de conquête. — C’est qui ce “nous” ?

— Mère, oublie tout ce qui te passe par la tête et revient nous s’il te plaît. Nous ne tiendrons pas compte de ta rébellion… C’est normal, tout cet argent t’a surprise. Pour prouver ma bonne foi, je vais te rendre la parole. Mais…
Il s’interrompit.
— Mais quoi ? Demandai-je
— Tu devrais me rendre le couteau et le crâne… tout sera oublié. Ton
ardoise sera vierge, effacé de tout crime.
J’eus envie de rire. Je discutais à une heure du matin avec un monstre que
je portais en moi.
— Ai-je le choix ?
— Oui mère, tu as le choix. Ce choix est unique : Accepter ma proposition!
Je pourrais même faire des concessions. Tu auras le droit de recruter les membres que tu désires pour faire agrandir le ministère. Tu dormiras dans un lit normal. Tu vivras entre deux avions et tu pourras faire tout ce que tu veux avec ton argent. Rien ni personne ne pourra te résister. Cerise sur le gâteau, tu seras promue. Tu prendras la place de Roger !
Je faillis tomber de mon lit.
— Je t’offre le monde mère !
— À quoi me servira le monde si je perds mon âme ?
— Ce sont des paroles vaines. Écoute ton cœur.
J’hésitai une seconde… Je savais déjà ce que j’allais lui dire.
— D’accord ! Je suis d’accord !
Il sourit.
Je venais d’entrer dans son jeu. Ce qu’il ne pouvait pas faire était de lire
dans mes pensées.
Je savais ce qu’il voulait et comment il comptait l’obtenir. J’avais quarante-huit heures pour tout démêler.
C’était suffisant pour moi pour arrêter ce jeu malsain.

Je fermai les yeux en murmurant.
— Maman !
Elle allait me diriger.
Le lendemain, Roger était là.
Comme un fantôme, il apparut devant moi. — C’est quoi ce cirque Mado ?
Il balayait la pièce d’un air dégouté de la main. J’étais surprise qu’il puisse encore respirer dans cet atmosphère.
Je regardai son ventre bedonnant. J’avais tout en coup envie de savoir ce qu’il contenait.
— Je vais en voyage d’affaires pour deux jours et à mon retour, je te retrouve dans une chambre qui ne mérite même pas le nom poubelle.. c’est quoi ta motivation ? Peux-tu me dire ce que tu veux et ce que tu cherches ? J’espère pour toi que ce n’est qu’une lubie. J’étouffe dans cette chambre. Comment fais-tu pour y dormir ? J’ai trouvé un nouvel appartement pour toi. Tout est prêt. J’ai même fait livrer des vêtements. Je sais que tu as été perturbée ces derniers jours mais ça va aller.
Il devenait soudain plus câlin et prévenant. Il voulait jouer au papa gentil.. Mais je connaissais la vérité désormais.
— Où est Sonia ?
Roger sursauta… la question l’avait pris de court. — Sonia ?
— Oui… ta fille. Où se trouve-t-elle ?
— Que diable veux-tu faire de ma fille ?
Je n’avais aucune réponse et je ne savais même pas pourquoi j’avais posé
la question.
Une chose était certaine, me débarrasser du monstre permettra la destruction de Roger et des autres.
Maintenant, je devais passer à la dernière étape.

Roger aboya plus qu’il ne parla. J’allais désormais être surveillée comme le lait sur le feu.
Je n’en avais cure.
J’allais m’échapper de l’hôpital.
Pour terminer ma cérémonie, c’est la seule chose qui me restait.
Je referme soudain mon cahier que je caresse d’une main.
J’ai tout mis en place.
J’ai exactement deux heures pour que tout soit terminé.
Jacqui le retrouvera. Elle comprendra. J’éprouve des regrets profonds aujourd’hui.
Mais je suis heureuse car j’ai compris tellement de choses. Tout est vain. La vie, aussi légère que le vent.
Après le dernier tour en salle des infirmières de garde, je prends mon sac et je longe les murs.
Demain, à cette heure-ci, le monstre viendra au monde. Je ne peux le permettre. Je dois empêcher cette horreur.
J’ai compris ce qu’il fallait faire. Le livre m’a guidée et la bible m’a soutenue.
J’ai pris des dispositions pour être loin d’ici.. Jacqui ne savait pas à quoi allait me servir cet argent que je lui avais demandé avec insistance. Elle ne
m’avait pas posé de questions.
Jacqui, ma sœur, celle que j’aurais aimé être.
Ça me prit moins de temps que prévu pour trouver un bus.
J’étais dans le timing.
Tout était en règle.
Je suis au village. Il n’est que vingt et une heures.
C’est le moment propice pour agir.
J’aurais besoin de plusieurs heures.
Comme la première fois, je me mets à la tâche.
Je commence à piocher. Ça ira. J’y passerais la nuit si c’est nécessaire.

Trois heures plus tard, à bout, je m’écroule. Mais j’ai réussi.
J’ouvre le cercueil de ma mère.
Je suis guidée par une torche.
Je la regarde. Elle semble me parler. Il est minuit, je suis seule avec elle.
Rapidement, je verse au sol le contenu de mon sac.
Je fouille et je prends le couteau. Le rituel peut commencer.
Les deux bougies allumées devant moi je me couche sur le corps de ma mère. J’ai les jambes écartées. Je regarde le ciel.
Les paroles franchissent mes lèvres:
— Seigneur, me voici, prend moi. Je sais que j’ai péché. J’étais perdue et je me suis retrouvée grâce à toi. Accepte-moi près de toi. Rompt le sortilège qui me lit aux monstres. Ils n’auront pas ma vie car c’est toi qui me possède. J’ai péché par orgueil, ignorance, envie, abus. Je n’ai pas pu apprécier cette vie précieuse que tu m’as offerte. Tu es l’Alpha et l’oméga. En toi, je suis délivrée.
Je murmure inlassablement et je m’arrête. Il est temps.
Le ciel a changé.
Soudain, je me sens plus légère et vivante.
Je n’ai jamais été si heureuse…
Je sais que je viens de trouver la volupté, le bonheur.
Je tiens le couteau de mes deux mains et fermement.
J’envoie le premier coup dans mon abdomen en hurlant. Je le plante là, au milieu. Je n’ai pas tremblé.
J’entends un cri sortant du fond de mes entrailles qui fuse. — Non mère… non mère… arrête…
Je suis arrivée au point de retour.
Je retire le couteau et je donne le coup final.

Le couteau était la clé !
Je suis morte et lui aussi !
La plénitude, la liberté, le bonheur !…✍️✍️✍️ à suivre

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