Je dormais dans un cimetière 04: Funérailles,Enceinte

Ma mère était décédée, je ne pouvais pas le croire. Comment en étais-je arrivée là ?
Un zeste de réveil de conscience me fit comprendre que j’étais sur le mauvais chemin, mais tout au fond de moi, il était impossible de sortir de la spirale dans laquelle j’étais déjà plongée. Vous voyez, c’est comme une toile d’araignée qu’on tisse autour de vous. On vous plonge dans un état de dépendance financière incroyable.
Rien, ni personne ne peut plus vous sortir de là. J’étais prise au piège. Bien que dévastée par le décès de celle qui m’avait mise au monde, je ne pouvais plus fuir. Comme on fait son lit, on se couche, dit-on souvent. Je venais de faire le mien. Il était bordé d’épines. J’étais incapable de réagir convenablement. Je compris ce jour-là que ce n’était pas moi qui détenait les règles du jeu.. J’allai aux obsèques de ma mère réellement peinée. Tout le monde était là. On me regardait. Il était évident que j’étais habillée de façon chic et luxueuse. On se demandait probablement si c’était moi. Je ne parlais à personne. Seuls mon père et mes sœurs eurent droit à une explication tordue.
— C’est ma patronne. Elle est généreuse. Son mari lui a acheté des vêtements qui ne lui allaient pas.
Elle me les a offerts cadeau. J’avais pourtant changée physiquement. J’arborais un air plus mature. La petite fille qui avait quitté la maison quelques semaines auparavant avait bien changé. J’avais acquis de l’assurance et une bonne dose de maturité.
Mon père me dit
— Mado, la mort de ta mère me semble si étrange.
— Je comprends papa. Je n’arrive pas à y croire. Mes sœurs pleuraient.
Elles s’enroulaient au sol. Je les regardais. J’avais si mal mais je ne pouvais pas

pleurer. C’était impossible. Ma douleur, tapie au fond de ma poitrine était indéchiffrable.
Jacqui, ma sœur aînée se leva pour s’avancer vers moi
— Maman m’avait parlé ce matin même. Les yeux ouverts, je ne pus qu’acquiescer.
— Pauvre maman. Qu’avait-elle dit ? Jacqui me fixa dans les yeux
— Que l’une de nous la conduira à sa perte! J’eus subitement envie de pleurer. Pleurer, pas pour le décès de ma mère, pleurer car subitement j’étais celle-là, j’étais celle qui l’avait conduite à sa perte. Mais pour rien au monde, je ne l’aurais admis.
— Jacqui, je ne comprends pas ce qu’il s’est passé. Elle se laissa tomber à mes côtés.
— C’est trop bizarre cette mort. Pourquoi est-elle morte ? Regarde, je suis consciente que nous allons tous mourir mais il y’a différentes façons de rendre l’âme. Je ne comprends pas toujours. Je me dis qu’il s’est passé quelque chose.
Jacqui était mon aînée de trois ans. C’est celle qui se rapprochait le plus de notre mère. C’était une fille peu ambitieuse qui se contentait de se réveiller le matin et de se coucher le soir. Je me demandais si elle avait un rêve dans la vie. Comment peut-on vivre ainsi, attendant le jour où on allait épouser le pauvre type du coin? L’heure n’était pas à l’analyse de la vie de ma sœur.
— Je comprends Jacqui. Je mettrais tout en place pour comprendre la mort de maman. Ironiquement, j’étais sérieuse. J’allais comprendre exactement comment elle était morte.
— Ça fait si mal Mado. Jacqui pleurait. La voir ainsi, me fit pleurer. Elle me serra dans ses bras. Je pleurais ma mère.
Il était dix-huit heures lorsque je commençai à réfléchir. Roger m’avait envoyé un message.
” Tu peux te reposer ce soir.” Ceci sous-entendait que je n’irai pas dormir au cimetière.

Je soupirai pour ce répit à moi accordé. J’avais passé une journée mouvementée. Il fallait préparer ma mère pour les funérailles. J’aurais bien voulu que la dépouille mortelle soit conservée à la morgue. Mais Jacqui s’était écriée.
— Non, maman avait dit que si un jour, elle mourrait, elle ne voudrait pas que son corps soit gardé à la morgue
— Mais pourquoi Jacqui ?
— Elle disait que la morgue était un mur, qui ne permettrait plus la communication avec les morts dans l’au-delà. Cette explication tordue me fit éclater de rire
— Tu n’y crois pas n’est-ce pas ? Les morts sont de L’autre côté. Ils ne viennent plus communiquer avec les vivants.
— Les morts ne sont pas morts selon nos croyances Africaines Mado.
Ils veillent sur nous et peuvent bien nous protéger. Ils nous parlent au quotidien.
Elle semblait si sérieuse. Je n’eus pas envie de détruire ses illusions. J’avais compris qu’il était impossible de défaire une idée déjà bien implantée dans l’esprit de ma sœur. Elle vivait encore au siècle dernier. Je ne pouvais pas lui dire que notre mère était bien morte ! C’est à ce moment-là que je réalisai que je passais mes nuits avec un crâne.
Mais ce n’était pas la même chose. C’est ainsi qu’il fût décidé que la dépouille de ma mère sera conservée de façon artisanale. Toute la grande famille était déjà là. Ma mère devait être inhumée le lendemain. Le corps fût préparé rapidement pour la veillée. Je devais y passer la nuit. Je revis mon ancienne chambre avec dégoût. Je n’arrivais pas à croire que j’aie pu passer dix huit ans de ma vie dans cette pauvreté. Il fallait de l’argent pour faire à manger et à boire pour la famille.
J’en avais suffisamment. Comment procéder ? Je pris mon père à part pour lui dire

— Papa, ma patronne compatit à ma douleur. Elle m’a remis une somme pour aider à faire le deuil de maman. S’il te plaît, peux-tu l’utiliser pour l’enterrement ? Tu n’as pas besoin de dire que c’est moi. Je voudrais que maman soit enterrée avec dignité. Je lui tendis une enveloppe qui contenait 500.000 fcfa. J’aurais pu donner dix fois plus, mais j’aurais été incapable d’expliquer sa provenance.
— Mais Mado, c’est énorme. Comment peut-elle donner autant sans même nous connaître ?
— Elle me connaît moi et ce que je fais pour elle mérite bien cette somme. Là, je ne mentais pas. Ce que je faisais chaque nuit était comme un travail, n’est-ce pas ? Mon père prit finalement l’enveloppe.
Je savais qu’il n’allait rien dire. Même s’il avait des questions à poser, il n’allait pas parler. Tout fût rapidement mis en place. Mes oncles furent étonnés de voir mon père dépenser autant. Une tante lança négligemment
— De son vivant, ma sœur n’avait jamais mangé une cuisse de poulet, ce soir, son mari vient de déposer toute une marmite. C’est vrai qu’on est plus important mort que vivant ! Elle faisait son discours moralisateur… mais elle ne savait même pas ce qui se passait. Je lui remis les idées en place avec un billet de 10.000 FCFA.
— Tiens tatie, cherche nous à boire. Un ami vient de m’aider. J’ai préféré te le remettre car tu représentes désormais notre maman ! Le sourire aux lèvres, ma tante disparut au bar. Voilà, l’argent à lui seul résolvait tout. Mes sœurs avaient donné son dernier bain à notre mère. Je ne voulus pas assister à cet spectacle affligeant. J’étais dans le déni. Je me disais encore qu’elle allait se réveiller.
Ma mère fût habillée et placée au milieu de notre salon étroit. Elle avait revêtu une belle robe blanche. C’est mon père qui l’avait achetée grâce à mon argent.

Elle avait été parfumée et maquillée. Elle me semblait juste endormie. Personne n’aurait pu croire qu’elle était décédée. Moi-même, je ne parvenais pas à le réaliser. Tout le monde était dehors, occupé à autre chose. Je me faufilai au salon pour observer le corps de ma mère. Je m’approchai d’elle. Je devais bien le faire. Je n’allais pas fuir bien longtemps. Je la regardais. À cet instant, je remarquai un objet insolite à ses côtés. Je tendis le bras pour le prendre.
J’avais déjà ma main sur l’objet, une chose incroyable se passa. Ma mère saisit brusquement ma main, ouvrit les yeux et me murmura
— Jacqui, il faut fuir s’il te plaît. Sauve-toi !” Elle retomba sur son oreiller. Mon cœur se mit à battre rapidement. Non, ce n’était pas vrai. J’avais imaginé la scène. Ça ne pouvait pas être vrai. Je tremblais. Ma sœur entra et me vit grelotante.
— Mado, qu’est qui se passe ? Je n’avais plus aucun mot. Je n’arrivais plus à parler. Je montrai du doigt le couteau à côté de ma mère. Je n’avais pas parlé
— Tu sembles si bouleversée. Ce n’est pas ce couteau n’est-ce pas ? Au village, on demande de lui remettre un couteau. Après une mort rapide comme la sienne, les ancêtres disent qu’ils n’ont pas eu le temps de lui ouvrir son chemin. Ainsi, maman pourra enlever les herbes sur sa route pour ne pas être blessée avec ce couteau. Tout ceci était tiré par les cheveux. Je me mis à pleurer. Ma sœur vint me prendre dans ses bras
— Pleure pour te libérer. Je n’arrive pas toujours à y croire, hier encore, nous étions ici toutes les deux. Mon regard était dirigé vers le corps de ma mère.
Il n’avait pas pu parler. Jacqui avait le dos tourné et me tapotait les épaules. Ma mère leva un doigt vers le ciel qu’elle dirigea vers moi. Genre pour me dire: “Je n’en ai pas terminé avec toi”. Je n’étais pas au bout de mes peines
Nous passâmes une nuit très difficile. Le corps fût acheminé très tôt au village. J’étais là, stoïque, ne parlant plus. Les scènes que j’avais vécues la veille me semblaient avoir été tirées de mon état d’esprit instables. Je refusais d’y croire.

Tous les villageois étaient là à notre arrivée. Mes sœurs se mirent à préparer le repas pour l’enterrement. Je ne voulais pas y être. J’étais assise, très loin de tous, méditant. Je devais trouver exactement un sens à donner à tout ceci. J’avais enfin l’argent que je désirais tant.
Mais pourquoi avais-je cette sensation d’insatisfaction ? Je n’arrivais pas à comprendre. Je devais continuer. Il devenait impossible pour moi de reculer. Je me pris la tête entre les mains en pleurant. C’est ce que je faisais depuis vingt- quatre heures. Une voix me chuchota à l’oreille “
— Mado, tu peux encore te repentir. ” J’ouvris brusquement les yeux.
— Maman ? Je regardai autour de moi. Il n’y avait personne. J’étais seule. Je me suis levée en courant pour la concession familiale. Le culte allait commencer.
Je regardais le prêtre distiller son sermont. Il m’amusait.
— Tout ce qui est à la terre retournera à la terre. Notre seigneur est merveilleux. Il est bon… disait-il.. Je préférai regarder le cercueil de ma mère. Elle avait passé sa vie à croire en Dieu. Où avait-elle terminé ? Dans un cercueil. Je savais que j’étais cynique. Je ne devais pas penser ainsi. Ma mère n’avait pas choisi sa mort. Ce n’était pas de sa faute.
Mais je refusais de m’impliquer là-dedans. Lorsque tout fût fini, tout le monde se dirigea vers ce qui sera la dernière demeure de ma mère. Jacqui vint m’appeler.
— Un homme te demande
— Qui ça ?
— Je ne sais pas. Il a garé une grosse voiture là dehors.
Qui cela pouvait-il être ? Je ne tardai pas à le découvrir. C’était Roger.
Que faisait-il? Comment était-il arrivé au village ? Et pourquoi ?
— Roger ? Il attirait l’attention. On n’avait pas besoin de lire dans une
bulle pour savoir que cet homme était riche. — Que fais-tu là ?

— Je suis venu te soutenir. Je voulais être là pour toi. J’eus envie d’éclater de rire. Il était vraiment amusant. Me soutenir alors qu’il était responsable de la mort de ma mort. —Que puis-je faire pour toi ? Mon père arriva et se tint à mes côtés. Je fus obligée de faire les présentations.
Qu’allais-je dire concrètement ?
— humm… Roger, je te présente… Je cherchais mes mots. Tous mes parents étaient censés être morts. J’avais déjà menti pour ma mère, un mensonge de plus ne changerait pas grand-chose. Mais déjà Roger avait enchaîné.
— Je suis le propriétaire de la boutique que je voudrais que Mado dirige… avait complété Roger. J’ouvris les yeux, toute perdue.
— C’est vous le mari de la patronne de Mado ? Demandais déjà mon père.
— On peut dire ça. J’ai appris pour sa mère. Les choses sont allées tellement vite. Je voudrais présenter à sa famille mes sincères condoléances et en profiter pour vous rassurer de mon appui. C’est dur pour elle de se retrouver définitivement orpheline à un si jeune âge. D’abord son père et… J’avais déjà tiré mon père..
— Roger, je reviens. Nous devons saluer la famille. Mon refusait de bouger. Il ne comprenait pas cette allusion à mon père. Mais je pus le tirer loin de Roger
— Ce monsieur me semble étrange.. déclara mon père lorsque nous fûmes loin.
— C’est un bon patron fût toute ma réponse. Je devais comprendre pourquoi Roger était là. Il ne pouvait pas se déplacer sans une bonne raison. Finalement, lorsque je revins sur mes pas,il était réparti depuis longtemps.
Que faisait-il ici ? Après l’enterrement, il fallait passer une nuit au village avant de retourner en ville. Toute la nuit, un vent fort souffla. On aurait pu croire qu’il voulait arracher le toit. Ceci inquiéta toute la famille.
— Que se passe-t-il ?
— L’esprit du mort qui s’en va !

— Il s’en va ? Mais où ?
— Au pays des morts. Je ne comprenais rien à tout ça. Je tremblais. Le jour me trouva repliée sur moi-même.. j’avais l’impression de faire de la fièvre. Je ne pus rien avaler
— Ça ne va pas Mado ? S’inquiéta ma sœur. Je ne dis rien. Il était question de choisir la remplaçante de ma mère. Celle qui allait lui succéder afin de continuer son œuvre. Tout le monde s’accordait à dire que Jacqui méritait cette place. Elle avait toujours été très généreuse et soucieuse du bien-être des autres. On devait choisir l’un de ses enfants qui lui ressemblait sur tous les plans. Le patriarche de la famille prit la parole et désigna l’héritière
— Mado sera l’héritière de sa mère. Il eut d’abord un silence, je fus la plus surprise. Que s’était-il encore passé ? Je me rendais compte que je ne comprenais plus rien. Comment pouvais-je être celle qui allait remplacer ma mère ?
— C’est ma décision, me souffla mon père à l’oreille. Ces derniers jours, tu as été présente financièrement dans la famille… je sais que tu prendras soin de nous. Voilà, l’argent était une fois de plus responsable de tout. Comme héritière, j’avais désormais plusieurs responsabilités, entre autre celle de rassembler la famille.
C’était amusant. Je ne le désirais même pas. Tout ce que je voulais était de partir loin de tout le monde. Le retour en ville se fit dans le silence. Je dis à mon père
— Je dois partir. Roger t’a laissé quelque chose. Je reviendrais te rendre visite. Je lui remis encore 500.000 FCFA. Je ne lui laissai pas le temps de m’interroger. J’étais déjà loin. Je savais que je n’allais pas m’en aller bien longtemps…
Jacqui n’avait cessé de m’observer et de s’inquiéter pour moi. Je ne voulais pas qu’elle recommence à me harceler comme ma mère. J’étais enfin dans le cocon douillet de mon appartement. Je pris le temps de donner libre cours à mon

chagrin. Je me mis à pleurer. Roger m’envoya un message. Cette nuit, j’allais dormir au cimetière. Ceci me plongea dans une douleur immense.
Six jours plus tard, j’étais dans mon appartement lorsque je perdis connaissance. Je revins à moi plusieurs minutes plus tard. Je rampai pour chercher mon téléphone.
— Roger, je ne vais pas bien ! Et je m’écroulai. Je perdis connaissance pour la seconde fois. Je me réveillai sur un lit, les hommes en blouse blanche m’entouraient. J’étais probablement à l’hôpital.
— Tu es revenue à toi ! C’était ma sœur, Jacqui. Elle se leva de la chaise où elle attendait probablement. Que faisait-elle là ?
— Le monsieur qui était aux obsèques a appelé papa. J’ai accouru. Ça fait deux jours comme tu es dans cet état. J’avais plusieurs questions.
Comment Roger avait-il fait pour avoir le numéro de mon père ? Que savait-il réellement de lui ? Roger semblait savoir plus de choses que je ne le croyais.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé Jacqui.. j’ai perdu connaissance. Je ne me rappelle plus de rien.
— Dans ton état, c’est normal… Pourquoi parlait-elle d’état ?
— Mon état ? Que veux-tu dire ? Jacqui hésita une seconde.
— Oui… je croyais que tu le savais… J’eus un mauvais pressentiment.
— Savoir quoi ? Hurlai-je malgré moi. Je m’étais régressée d’un seul bond — Tu es enceinte Mado. C’est le médecin qui l’a dit. Il n’eut pas de mot
pour décrire mon expression à ce moment-là. Enceinte ? Que voulait dire enceinte ? Je n’avais jamais couché avec un homme.
À moins que je ne sois la Marie de la bible, c’était impossible.
— Enceinte ? Murmurai-je pour moi-même
— L’échographie l’a confirmé Mado. Tu attends un enfant. Papa n’en
revient pas. Moi-même je n’en revenais pas. Portais-je l’enfant d’un crâne ? Je

perdis connaissance. Je venais de commencer mon calvaire. Enceinte d’un crâne ?

Laisser un commentaire